Matin de printemps

Rédigé par spirit Aucun commentaire
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Depuis le début de la journée au-dessus de moi, des nuages en grosses boules blanches difformes et grises sont poussées par le vent du nord. 

Ces nuages filent et s’échappent très vite à mon regard en glissant à grande vitesse sur fond de ciel bleu turquoise. 
En bandes éparses ils descendent tout droit vers le sud en masquant mille fois un soleil fixe tantôt aveuglant, tantôt absent. 
Cela fait déjà trois jours et autant de nuits que ce vent en rafales rugissantes parcourt le monde et lave le ciel, entraînant inlassablement avec lui une masse colossale de nuages changeant de forme au gré des poussées intempestives. 

En restera-t-il encore demain ?

À un moment la campagne rayonne de ses mille éclats colorés sous l’explosion soudaine d’une lumière éclatante et naturelle libérée momentanément des boucliers nuageux. Et aussitôt après tout s’assombrit, le paysage semble se dissoudre pour mourir un temps dans une teinte uniforme et blafarde que le grand vent du nord redessine sans cesse.

Puis de nouveau la vie revient en scène à grand fracas d’une lumière vive et colorée. Le soleil recréé soudainement le paysage. Sa chaude caresse vient effleurer un court instant mon visage pour me pénétrer entièrement. Alors tout vient se fondre en moi dans la félicité et l’allégresse d’un magnifique sourire céleste ; pour mourir à nouveau et renaître encore dans un mouvement sans fin.

Vivre et mourir sont, en toute intimité, un seul mouvement indissociable et sans heurts du lien ténu qui les unit. L’un ne peut aller sans l’autre, comme le creux et le sommet de la vague sont un pont agité par le vent de la vie, un phénomène compris dans un ensemble indissociable, rassemblant tout l’océan à travers l’ampleur d’un mouvement immuable et intemporel. Ainsi chaque mort est aussi création de vie se déroulant sous nos yeux, à travers l’effervescence de cette nature imprégnée des lois naturelles universelles.

Être simplement là, sans le poids et l’emprise des ténèbres d’une pensée agitée. Silencieux et en état de recevoir (d’heureux se voir), vivre l’expérience d’une attention complète et sans mesure, être ouvert et vulnérable à toutes choses, alors la beauté de la vie pleine et directe se révèle d’elle-même dans sa pure création.
 
Dans cette plénitude, la mort n’est pas une étrangère que l’on puisse repousser, elle est là comme une promesse, elle accomplit son cycle, libre comme le bourgeon toujours changeant se transforme dans sa phase de respiration croissante de vie.

Dans le sein de la terre couplé à son ciel unifié, vivre et mourir participe d’un même mouvement, l’un contenant l’autre, l’un étant relié à l’autre pour que la Vie soit. 
Comme la tige de la plante, riche de la force de ses racines, s’élance vers la fleur pour s’ouvrir à nos sens et nourrir la vie autour d’elle.
 
Le mot seul pour décrire l'instant est faible de clarté et d’innocence et ne peut traduire la réelle beauté des mouvements du paysage me traversant de part en part. 
La substance du sentiment se purifie et s’accomplit en moi dans le creuset du dépassement du mot consommé. La lumière qui traduit le mieux le sens du mot consacré, est alors ce qui "Est" perçu dès l'acceptation de sa propre mort qu’engendre un silence sans limites qui s’installe pour se nourrir de lui-même, complètement ouvert à l’épanouissement d’un réel authentique non conditionné par la pensée.

Au-dessus de ma tête, bousculé par un vent qui ne faiblit toujours pas, se déplaçant en zigzaguant, apparaît et disparaît dans un même mouvement un couple de tourterelles aux ailes transparentes en contre-jour d'un soleil perçant subrepticement les nuages.
 
Non loin de moi, une mésange charbonnière trapue, au ventre jaune citron, atterrit tant bien que mal sur un sol légèrement humide. Son plumage est ébouriffé par le vent soufflant en saccades. Avec son petit bec noir et pointu, elle ramasse une graine, tourne la tête de mon côté, me regarde, et furtivement décolle en ligne plus ou moins droite pour aller se poser sur le toit du hangar ; son élégante silhouette éclairée temporairement par un rayon de soleil printanier se détache maintenant sur un ciel momentanément nuageux.
Si ce vent continue de plus belle, il finira par faire s'envoler les fleurs du poirier. [1986]

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