École de la vie

Rédigé par spirit Aucun commentaire
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C'est à travers l’expression et la qualité de l’amour moteur que tout est mis en forme dans la matière.

C’était la troisième fois dans le courant de ces années soixante, qu’à chaque rentrée mes parents me changeaient d’école, parce que parait-il je n’apprenais rien dans les précédentes. L’école primaire communale où j’arrivais cette année-là était située à deux kilomètres de chez moi, j’y allais à pieds et souvent en vélo.

Le maître qui nous faisait la classe portait toujours une blouse grise et il était très sévère. Je me souviens aussi qu’il ne portait jamais de chaussettes été comme hiver, il était toujours pieds-nus dans ses souliers ; ça lui avait d’ailleurs valu de la part de ses collègues et voisins instituteurs de l’école, une paire de chaussettes comme cadeau de fin d’année, toute la classe était rassemblée ce jour-là autour de lui et nous avons bien ri !

Son bureau en bois incliné était situé sur l’estrade face aux élèves, à notre gauche devant le grand tableau noir qui remplissait toute la largeur du mur. Le maître nous surveillait continuellement, et lors des leçons et dictées qu’il nous donnait il arpentait la classe entre les rangs. Avec sa grande baguette il nous donnait des petits coups sur l’épaule ou frappait fort le bureau quand nous faisions une faute ou ne répondions pas bien à la question posée.

Notre classe était mixte et bien remplie, il y avait autant de garçons que de filles du même âge, mais nous n’étions pas mélangés. Les filles étaient rassemblées en grappes de deux et occupaient le devant de la classe.

Assis à nos tables, deux par deux, nous restions sur le qui-vive et auto-disciplinés afin d’éviter autant que possible les coups de bâton. Tous, nous craignions notre maître. Je n’étais doué en aucune matière et le plus souvent j’avais tête en l’air comme on dit ! J’ai moi-même durant mon année scolaire avec ce maître, souvent pris des petits coups secs qu’il prodiguait avec une règle en bois sur le bout des doigts d’une main qu’il me demandait de rassembler en pointe, ou des petites claques derrière la tête. Il nous tirait l’oreille aussi, nous traînant en même temps vers l’estrade afin que nous corrigions notre erreur sur le tableau. Cela n’était pas rare non plus quand il estimait que nos cahiers étaient mal tenus, qu’il les prenne en vociférant notre nom pour les déchirer devant toute la classe. Nous avions alors à tout recopier sans faute et proprement.
C’était une autre époque, et tout cela peut paraître déplacé aujourd’hui, pourtant il n’était pas une injure à l’enseignement proprement dit. D’une certaine manière il nous respectait et nous donnait envie d’apprendre. Je n’ai jamais autant appris qu’avec lui.

Malgré tout, tous autant que nous étions garçons et filles, nous ne pouvions nous empêcher en classe et dehors dans la cour de nous intéresser à nous-mêmes, et aux préoccupations de notre âge.

Aussi, j’ai vite remarqué qu’une des filles au premier rang me plaisait beaucoup. Elle s’appelait Nadine, elle était mince et élancée, aussi grande que moi en taille. Sous des cheveux bruns presque noir et assez court, son visage fin et doux légèrement rond, sa peau lisse et ambrée, ses yeux noisette, son sourire réservé et profond, sa douce voix avec le timbre d’un timide accent du sud, sa démarche assurée et légère, tout me plaisait en elle. J’étais sous l’emprise de son charme et complètement amoureux de Nadine. Sans réserve, toute mon attention était tournée vers elle.

J’avais neuf ans et elle aussi était du même âge. Le regard d’amour éperdu que je lui portais sans cesse était l’expression ô combien vivante, pure et inaltérable de ma conviction toute nouvelle qu’un amour de cet ordre ne pouvait qu’être unique et éternel. C’était viscéral, elle représentait la raison essentielle du bien-fondé de mon existence et cela se situait au sommet de tout. Elle était pour moi, en même temps le début et la fin de toute chose, la raison évidente de l’existence du monde et de Dieu. Je sentais couler en moi le sang pur d’un sentiment d’amour que je ne m’expliquais pas vraiment mais que rien ne pouvait salir ou détourner de son ampleur. Je sentais sa présence comme ne pouvant qu’être l’élément qui manquait à mon existence pour que je me sente vraiment et profondément vivant.

Mon cœur enflammé ne battait que pour ce bel amour juvénile et platonique, les pores de ma peau en permanence en captaient l’essence dès que je m’approchais d’elle. Elle le sentait et ne me repoussait pas, elle aimait ma compagnie, sans doute aussi, parce que timide, je n’osais pas souvent lui parler. Elle était timide et réservée aussi. Pourtant cela est arrivé par des concours de circonstances, que je lui prenne furtivement la main, qu’elle repoussait très vite, pas par reproche ou déplaisir mais par solidarité avec son groupe de copines, qui voyait d’un mauvais œil que les garçons puissent les approcher de si près.

Quand en récréation avec le groupe des garçons nous jouions au ballon prisonnier contre le groupe des filles, je la guettais du coin de l’œil et chaque fois que je la touchais avec le ballon, c’était comme si je la touchais sensiblement avec mes mains, mon coeur. Une fois elle est tombée en arrière en essayant d’éviter le ballon, un bref instant sa jupe s’est soulevée me laissant apercevoir d’un coup et brièvement ses jambes nues et plus encore, quelle merveille ! je me suis précipité pour la relever, elle était gênée mais accepta mon aide, et c’était bon d’être près d’elle et de prendre sa main pour la secourir.

En classe, en catimini, les garçons faisaient circuler des petits dessins à l’adresse des filles avec dessus le profil d’un couple garçon-fille qui s’embrassaient sur la bouche, elle en a reçu beaucoup de ma part, car j’y mettais mon prénom dessus, au risque de me faire prendre par le maître.

Beaucoup des élèves de cette école étaient des enfants de parents travaillant et habitant sur le lieu d’une usine de fabrication de poudre à canon située pas très loin. Elle était de ceux-là. Par bonheur, il se trouvait que mon chemin de retour à la maison était le même qu’empruntait l’autocar spécial affecté à cette usine qui ramenait les enfants dans leurs foyers.

Je me souviens encore des efforts heureux que je produisais à la sortie de l’école, à pédaler sans relâche avec mon petit vélo, pour devancer de quelques minutes le l’autocar scolaire qui ramenait le groupe d’enfants habitant à « la poudrerie nationale ». Je l’attendais, perché à califourchon sur mon vélo, au carrefour qui allait nous séparer jusqu’au lendemain.  À ce carrefour, fébrile et souvent essoufflé, je patientais le temps qu’il fallait jusqu’à ce qu’arrive l’autocar qui ramenait ma bien-aimée chez elle. Et au moment où il était à ma hauteur, un peu avant l’endroit pile où je me trouvais, comme il fallait tourner pour qu’il prenne la route de droite et poursuivre son itinéraire, il ralentissait et rétrogradait singulièrement. Là où je me situais, au pied d’un gros chêne, je ne pouvais pas manquer de voir ma bien-aimée.

Dans le véhicule, elle s’asseyait presque toujours de mon côté, les rares fois où ce n’était pas le cas, j’étais triste, mais je savais que ce n’était pas de sa volonté. Mon regard attentif scrutait les hublots à la recherche de Nadine. Je bravais chaque fois les rires et moqueries des autres occupants pour ne chercher que le doux visage de ma bien-aimée. Je lui envoyais un signe de la main ou un baiser qui s’envolait vers elle pour venir toucher sa belle frimousse. Il me revenait alors en écho un geste tendre, un sourire, et parfois selon ses possibilités un baiser furtif de sa main touchant ses lèvres, en retour du mien et cela me remplissait d’un bonheur insondable et inoubliable.

« La grandeur de l'homme, c'est qu’il est un pont et non une fin [...] ». Friedrich Wilhelm Nietzsche.

Le bonheur me touchait à tel point, que naturellement j’avais envie de le partager. Aussi un jour n’y tenant plus, le cœur plein, je me suis confié naturellement et spontanément à ma maman, elle seule pouvait me comprendre. Je revois clairement la scène : elle était devant l’évier de la cuisine, affairée à la vaisselle. Je lui offrais sans retenu avec fébrilité et sincérité, le fruit de ma découverte de ce sentiment nouveau qui remplissait tout mon être, et tant bien que mal l’immense plaisir d’amour qui m’habitait depuis ma rencontre avec Nadine. Ma démarche était aussi tentée d’une certaine appréhension, car c’était un peu la mettre en concurrence, elle, qui jusque-là était ma préférée et à qui je confiais tout.

Mais c’est avec courage et en toute innocence que j’ai osé me livrer et lui ouvrir mon cœur en grand pour lui partager et lui confier que cet amour-là avec Nadine, cet amour qui m’animait d’une joie profonde et donnait sens à ma vie, elle, Nadine, était pour moi j’en étais sûr, la première et la dernière… Elle s’est arrêté et m’a regardé, médusée et visiblement amusée par mes propos.

Quelle ne fut pas alors mon effroyable déception de me sentir raillé et trahi en l’entendant aussitôt me dire avec assurance et un petit sourire complice dans ses yeux, que : « cet amour-là mon chéri » ne durerait sans doute pas toujours, que j’étais bien trop petit pour comprendre l’envergure de ces choses-là et que j’aurai bien le temps de changer d’avis, la vie me réservant bien d’autres surprises, blablabla… c’était trop dur, je n’écoutais plus.

Dans l’instant je ne pouvais plus penser, tout un monde s’effondrait ne laissant qu’un grand vide, elle n’avait pas entendu mon cœur parler. Son autorité maternelle, son assurance et le ton de son affirmation n’allait me laisser aucune interprétation possible quant à la suite qu’allait prendre la signification de cet amour en moi.

J’étais ébranlé de la tête aux pieds et j’avais les jambes en coton. Je me sentais complètement déchiré de l’intérieur, le sentiment profond d’amour qui m’habitait avait explosé en mille morceaux, arraché à moi-même il s’évanouissait et perdait sa réalité pour ne plus devenir qu’un rêve. J’étais désarçonné, terrassé, écrasé par le poids des certitudes de ma maman qu’il m’était difficile de repousser ou de contredire. Et venant d’elle, celle-là même que je vénérais, comment aurais-je pu dire quoi que ce soit et m’opposer à elle, ne s’agissait-il finalement que d’une illusion, d’un amour impossible ?

Effectivement, encore trop jeune et dépendant, je ne pouvais pas tout comprendre de ce qui arrivait et me frappait si fort la poitrine. N’ayant pas encore la force d’assumer mes propres choix et de protéger coûte que coûte cet amour pour Nadine, quelque chose de l’amour que j'expérimentais s’écroulait en moi.

En même temps que je pressentais que j’allais perdre la qualité de « l’amour » qui m'habitait pour ma bien-aimée, à travers la pureté et l’innocence qui nous liait, c’est avant tout de ma maman que j’allais m’écarter en premier. Je ne pourrais plus rien lui montrer en sincérité, tellement la douleur insupportable que je ressentais me brisait le cœur et me coupant de moi-même, anesthésiait ma confiance en elle. En même temps que je perdais cet état de grâce baigné de ma candeur amoureuse, s’engrammait en moi « un amour déchu, impossible » comme modèle dominant et m'attristant au plus haut point.

"Sans imperfection, vous et moi n'existerions pas."
— Stephen Hawking (8 janvier 1942 - 14 mars 2018)

À suivre... "Ce qui apaise c'est le sens". 

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