Ce qui apaise c’est le sens
Nous n’échappons pas à notre histoire personnelle imparfaite, mais l’imperfection est pourtant source d’amour, car sans cela, nous n’existerions pas.
Le début de l'histoire est ici : "L'École de la vie".
Avec le recul et beaucoup, beaucoup d’années plus tard, adulte, j’ai pu comprendre l’enjeu de ce qui s’était vraiment passé à cette époque lors de cette épreuve majeure entre ma maman et moi à propos de l’amour que je ressentais pour ma petite copine de classe, Nadine.
Du point de vue de son monde et de son expérience vécue dans ce domaine que sont les histoires amoureuses, ma maman avait voulu à l’époque de cet évènement, me protéger, et tenter de m’éviter la souffrance d’une déception amoureuse, que je rencontrerais tôt ou tard dans ma vie.
Ma compréhension s’est confirmée quand j’ai su un bout de son histoire à elle. Avant de se marier quand elle était jeune fille, elle avait fait le choix d’une fracture amoureuse. Elle avait renié un grand amour qui parlait à son cœur et qu’elle n’avait pas écouté… toute sa vie en avait été amèrement imprégnée.
Désormais, la souffrance implicite qui en découlait et sans doute les regrets qui l’habitaient à son insu au plus profond d’elle-même, avaient façonné son existence avec ce sentiment d’un amour raté, impossible.
Au moment où moi son enfant, je lui partageais un sentiment analogue de l’amour moteur qui m’envahissait, ma joie sincère et débordante avait en écho réactivé sa souffrance du passé enfouie sous des années de conformisme. Et c’est sa souffrance qui répondait à mon appel et partage sincère, non l’amour.
Elle me racontera cet épisode après que je lui ai demandé qu’elle se situe dans les moments forts de son existence. Elle avait à l’époque des faits, dix-huit ans, et fait le choix personnel de sacrifier ce qu’elle sentait comme étant « l’amour de sa vie » pour seulement rester raisonnable. Pour des prétextes futiles et infondés, elle se coupait de l’amour d’un garçon qui lui plaisait par crainte de se tromper.
Cette attitude et sacrifice d’un « amour vivant » trouvait sa justification à travers le conditionnement adopté d’un « rejet de l’amour », comme étant son mode de fonctionnement personnel de remplacement, face à l’amour et des évènements similaires rencontrés dans son existence. Sa façon désormais d’aborder ce sujet et d’y répondre quand il se présentait, ne pouvait qu’être emprunté à ses doutes et choix du passé, teintés de ses propres douleurs amoureuses. Elle ne pouvait m’aborder, au moment des faits, qu’avec la seule réponse qu’elle connaissait : « non à l’amour par crainte de se tromper » afin de justifier sa réaction face à mon enthousiasme et ma candeur.
Paradoxalement, par « amour » pour moi et ce qu’elle pensait être « pour mon bien » elle ne pouvait pas faire autrement que de me transmettre dans la réponse à mon appel, le fruit malencontreux de son expérience d’un « amour impossible », du choix conventionnel et « sécurisant » qu’elle avait adopté malgré tout. C’est ce qui l’avait poussé à me mettre en garde comme elle l’avait fait, en m’insufflant la seule façon qu’elle connaissait d’entrevoir l’amour, celle dont elle avait fait l’expérience et qui l’avait marqué : l’amour associé à déception et regret. Ainsi, c'est par « maladresse d’amour », qu’elle a cru bien faire dans l’instant, en vue de m’éviter plus tard des souffrances d’amour inutiles…
Adulte, avant que j’entreprenne un travail sur moi-même, toute ma vie de relation avait pris la coloration d’un « amour impossible ». Il m’a fallu pour comprendre et remettre de l’ordre dans mon existence, oser revisiter point par point les méandres de ma propre histoire imparfaite, contenant aussi les problèmes non réglés de mes parents, afin de me révéler à moi-même et absoudre ce chapelet traumatique familial.
Notre monde est un monde de souffrance et de mensonge à soi-même, que nous devons traverser pour atteindre les rives de la vérité.
Il n’y avait donc dans cette histoire aucun coupable, que de la maladresse d’amour, des histoires poussiéreuses à voir avec clarté et à pardonner, pour qu’un amour-propre sincère reprenne sa juste place en chacun. En fin de compte, nous ne sommes que des apprentis de l’amour. Nous n’avons d’autre choix pour ressusciter de nos douleurs, que de nous exercer consciemment à la redécouverte de nous-même pour être en mesure de protéger et de faire grandir cet amour moteur continuellement présent, perdu un temps peut-être ou en sommeil, mais toujours présent en chacun de nous.
La vérité à connaître est celle d’un amour qui se révèle une fois que nous nous extrayons de nos douleurs traumatiques. La vérité qui fait grandir c’est la responsabilité que j’ai à mon échelle et de mon côté, à travers la relation entretenue avec les êtres que je croise, sinon cela reste un amour factice, une impasse et du mensonge fasse à ceux qui peuvent souffrir. On ne peut pas dire la vérité ou plus simplement s’en approcher en appuyant sur la douleur d’un côté ou de l’autre, mais en caressant l’âme de part et d’autre, et c’est tout un art à apprendre.
Plus de soixante ans après, réconcilié avec mon histoire, c’est toujours cet élan d’amour en moi que je cajole en le traduisant et l’exprimant au mieux dans les instants qui font ma vie, il n’y a que cet amour source de vie qui puisse produire quelque chose de réellement concret dans ce plan de l’existence. Avec l’âge, la matière a de moins en moins d’importance et cet amour s’est un peu déplacé du visible dans le domaine de l’invisible, mais il est toujours la source essentielle et jaillissante qui conduit ma vie.
Je t'aime,
Combien de fois cela a-t-il été prononcé ?
Autant de fois écoutée ?
Dans nos regards brûlants,
Dans nos bouches entremêlées,
Dans la lumière de nos pensées,
Dans nos caresses déposées,
Si je t'aime il y a,
Alors c'est la r-évolution,
Constante, silencieuse, créatrice,
À chaque seconde sa plénitude,
À chaque instant son immense vérité,
Le cœur baigne dans la beauté de ce présent,
Toujours vivant,
En paix d'un amour endurant,
Tout l'Être est à l'écoute de
Je t'aime,
Le mot n’est pas toujours juste, et tellement limité,
Mais la musique accordée est célébrée,
C'est l'ivresse de la vie, sa symphonie,
L'innocence d’un amour qui n’impose rien,
Et donne tout.
[8 janvier 1984]