Au milieu de Paris
Début d’été à Paris
Il commençait à faire chaud, et ce parc tombait bien, j’allais pouvoir y entrer et me reposer d’une longue marche dans la ville.
À cet endroit, trois fontaines se rejoignent pour n'en former plus qu'une seule. Ce sont à la base, trois petites terrasses sculptées en pierre qui la compose et d'où s'échappent plusieurs jets continus d'eau claire et rafraîchissante retombant dans une grande vasque centrale servant de base. Cette fontaine est posée là au beau milieu du parc, elle est entourée d’un espace de verdure équipé de quatre bancs d’une époque lointaine, en fer forgé et situés à proximité de grands arbres sous lesquels il fait bon s’abriter du soleil et de sa chaleur naissante.
L'eau du bassin central s'échappant en jet vers le haut, forme avec le vent un léger brouillard qui éclabousse discrètement quelques pigeons couchés tout près sur l'herbe tendre.
Le feuillage vert clair des grands arbres, laisse filtrer une lumière douce. Quelques personnes assises sur les bancs alentours se reposent, lisant ou laissant leur regard flâner.
Quelques moineaux agités font la course autour du bassin, cherchant manifestement à se laisser mouiller par les embruns de la fontaine. Un jeune merle au plumage luisant apparaît subrepticement, sautillant tout près du banc sur lequel je suis installé ; de son bec pointu, il vient picorer les petites miettes de pain tombées à mes pieds et dispersées un peu plus loin. Il me regarde d'un air inquiet, mais ne voyant aucun danger, poursuit son activité en parcourant le sol encore quelques instants avec des petits sauts légers puis s’envole et va se poser sur la fontaine. Là, il s'ébroue sous un brouillard de gouttelettes scintillantes d’eau fraîche et disparaît comme il était venu.
L'eau coule inlassablement dans son réceptacle, la musique qui s’en échappe est feutrée et mélodieuse. Tout est reposant. Dès qu’une petite brise d'air entre en action, elle soulève à nouveau un fin brouillard d'eau qui tournoie un instant en suspension autour de cette fontaine. Ce flux et reflux de l’eau et de l’air en mouvement entretient une atmosphère douce et fraîche profitable à tout ce petit monde disposé tout autour et familier de ce parc.
Des milliers de gouttelettes d'eau comme autant de perles brillantes sous les rayons du soleil, retombent en pluie fine sur toutes choses à proximité immédiate, sous la forme de petites vagues ondulantes et colorées par la lumière du soleil qui les traverse. Ce voile d'eau est beau et vivant et tout ce qu'il touche en devient resplendissant.
Dans ce petit coin de nature au milieu de la ville, avec le chant de cette eau qui coule baignée du soleil printanier, je me re-pose sous la canopée des grands arbres protecteurs maintenant d’eux-mêmes une fraîcheur relative et agréable. Tous mes sens sont ouverts, je suis au cœur de cet espace accueillant et grouillant de vie d’où se dégage une ambiance et senteur particulière à ma disposition. L'humidité de l'air que produit la fontaine, mélangée à la verdure environnante composée d’essences diverses, transforme ce que je respire en un parfum discret et agréable.
Le chant de la fontaine avec son eau scintillante, le soleil printanier, le roucoulement des pigeons, les allées et venues des moineaux et des merles, le mouvement léger des passants, le souffle léger du vent à travers la multiple végétation, quelques feuilles mortes se détachant encore par moment des arbres et tombant virevoltant jusqu’au sol, un certain silence et aussi l'incursion soudaine d'oiseaux du voisinage piaillant en traversant le parc, tout était vivant et harmonieux et j’étais cela en même temps.
La passion d’observer silencieusement toutes ces choses était en offrande une réciprocité qu'offrait la vie ; la libre relation que j'entretenais dans ces instants avec les éléments de cette scène, procédait d'une indicible et grande beauté d'où la pensée calme n’encombrait pas mon esprit.
La turpitude et le vacarme incessant de la grande rue d'à côté ne supplantait pas mon attention acérée et n’enlevait rien à la beauté du moment, ni ne pouvait s’opposer à l'harmonie et au silence intrinsèque de ce lieu qui s’insérait en moi.
[Paris 21 juin 1983]